- Une société de la requête-

Publié le par Anne Grimaldi

 

UNE SOCIETE DE LA REQUETE : LA GOOGLISATION DE NOS VIES

 

D'après un article publié sur Internetactu

Geert Lovink

Hubert Guillau

du 15 12 2009

 

En 2008, Geert Lovink, animateur de NetworkCultures, l’Institut des cultures en réseau, a publié, un intéressant essai sur la Société de la requête et la Googlisation de nos vies. Dans cet article, il adressait de pertinentes question à notre dépendance à Google et tentait de faire le point sur les rares critiques à l’encontre de l’Ogre de Mountain View. En ouverture d’un dossier sur Google et les moteurs de recherche, la traduction de cette article nous a semblé une première adresse importante. Traduction d'Hubert Guillau.'

 

EXTRAITS  :

 

Un spectre hante les élites intellectuelles du monde : la surcharge d’information. Les gens ordinaires ont détourné les ressources stratégiques de la connaissance et engorgent les canaux médiatiques d’habitude soigneusement policés. Avant l’internet, les cours des mandarins reposaient sur l’idée qu’ils pouvaient séparer le bavardage de la connaissance. Avec la montée des moteurs de recherche, il n’est plus possible de distinguer les idées des patriciens des potins des plébéiens. 

 

De nos jours un phénomène tout à fait nouveau est à l’origine d’une inquiétude bien plus forte : les moteurs de recherches classent selon la popularité, pas selon la vérité. La requête est devenue la façon dont nous vivons aujourd’hui.

 

Avec l’augmentation spectaculaire des informations accessibles, nous sommes devenus accros aux outils de recherche. Nous cherchons des numéros de téléphones, des adresses, des horaires d’ouvertures, des noms de personnes, des informations de transport, les meilleures offres et, dans cette ambiance frénétique, nous appelons cette matière grise toujours croissante des “données”. Demain nous chercherons et nous nous perdrons. Les anciennes hiérarchies de la communication n’ont pas seulement implosé, mais la communication elle-même a assumé son statut d’agression cérébrale.

 

Le World Wide Web, qui se proposait de réaliser la bibliothèque infinie que décrivait Borges dans sa nouvelle La bibliothèque de Babel (1941), est considéré par nombre de ses détracteurs comme rien d’autre qu’une variante du Big Brother d’Orwell (1948).

 

 

Mon intérêt pour les concepts qui se trouvent derrière les moteurs de recherche a été renouvelé par la lecture d’un livre d’entretien [1] avec le professeur du MIT et critique des sciences de l’information Joseph Weizenbaum (Wikipédia), connu pour son programme d’agent conversationnel Eliza (1966) et son livre Computer Power and Human Reason (La puissance de l’ordinateur et la raison humaine, 1976, Amazon).

Son livre se lit comme un résumé de sa critique des sciences informatiques, à savoir que les ordinateurs imposent un point de vue mécaniste à leurs utilisateurs.

Le titre et le sous titre de son livre d’entretien est fascinant : Où sont les îles de la raison dans le flot numérique ? Comment sortir de la société programmée ? Le système de croyance de Weizenbaum peut se résumer par quelque chose comme : “Tous les aspects de la réalité sont prévisibles”

Je ne crois pas qu’il appartient à un professeur, éditeur ou codeur de décider pour nous ce qui est ou n’est pas absurde. Cela devrait résulter d’un effort distribué, intégré dans une culture qui facilite et respecte la différence d’opinion. Nous devrions faire l’éloge de la richesse et faire des nouvelles techniques de recherche une part de notre culture générale. Une façon d’y parvenir serait de révolutionner les outils de recherche et d’augmenter le niveau général d’éducation aux médias. Quand nous nous promenons dans une librairie ou une bibliothèque, notre culture nous a appris à naviguer à travers les milliers de titres disponibles. Au lieu de nous plaindre au bibliothécaire ou au libraire du fait qu’ils proposent trop de livres, nous demandons de l’aide, ou faisons ce travail par nous-mêmes.

Oublions l’anxiété informationnelle de Weizenbaum. Ce qui fait de cet entretien une lecture si intéressante, c’est son insistance sur l’art de poser la bonne question. Weizenbaum nous met en garde contre une utilisation non-critique du mot “information”. “Les signaux à l’intérieur des ordinateurs ne sont pas de l’information. Ils ne sont rien de plus que des signaux. Il n’y a qu’un moyen de transformer les signaux en information, par l’interprétation.” Pour cela nous comptons sur le travail du cerveau humain. Le problème de l’internet, selon Weizenbaum, est qu’il nous invite à le voir comme un oracle de Delphes. L’internet va apporter la réponse à toutes nos questions et problèmes. Mais l’internet n’est pas un distributeur automatique dans lequel on jette une pièce de monnaie et qui vous donne tout ce que vous voulez. La clé, ici, est l’acquisition d’une formation adéquate en vue de formuler la bonne requête. Tout tourne autour de la manière d’arriver à poser la bonne question. Pour cela, on a besoin d’éducation et d’expertise. Des normes plus élevées d’éducation ne sont pas atteintes simplement en rendant les choses plus faciles à publier.

 

La communication seule ne nous conduira pas à une connaissance utile et durable.

 

Ce dont nous avons besoin à la place de Google ou de Wikipédia, c’est de la “capacité à examiner et à exercer son esprit critique”. Weizenbaum explique cela en faisant référence à la différence entre l’audition et l’écoute. Une compréhension critique exige que nous nous asseyons et que nous écoutions. Ensuite, nous avons besoin de lire (pas seulement de déchiffrer) et d’apprendre à interpréter et à comprendre.

 

Puis l’avènement des moteurs de recherche dans les années 90, nous vivons dans une “société de la requête”, qui, comme l’indique Weizenbaum, n’est pas loin de la “société du spectacle”. Ecrite à la fin des années 60, l’analyse situationniste de Guy Debord se fondait sur l’avènement des industries du cinéma, de la télévision et de la publicité. La principale différence aujourd’hui est qu’on nous demande explicitement de réagir. Nous ne sommes plus traités comme une masse anonyme mais plutôt comme des “acteurs distribués” présents sur une multitude de canaux. La critique de Debord contre la marchandisation n’est plus révolutionnaire. Le plaisir de la consommation est si répandu qu’il a atteint le statut de droit humain universel ;

 

La capacité du capitalisme à absorber ses adversaires est telle que, à moins que toutes les conversations téléphoniques privées et le trafic internet soient rendus publics, il est presque impossible d’expliquer pourquoi nous avons encore besoin du sens critique…

 

Ne cherchons plus, interrogeons

En 2005, le président de la Bibliothèque nationale de France, Jean-Noël Jeanneney, publiait un essai dans lequel il mettait en garde contre la volonté de Google à “organiser l’information mondiale”. Quand Google défie l’Europe : Plaidoyer pour un sursaut (Mille et une nuits, 2005) .





Google souffre d’obésité de données et est indifférent aux appels à la préservation attentive d’archives. Il serait naïf d’exiger de lui une attention culturelle particulière. L’objectif premier de cette entreprise cynique est de surveiller le comportement des utilisateurs afin de vendre des données de trafic et des profils à des parties tierces intéressées par ceux-ci. Google n’a pas pour objectif de s’approprier Emile Zola, au contraire : son intention est d’attirer les amateurs de Proust loin de l’archive. Même si pour les Français, l’oeuvre complète de Balzac constitue l’épiphanie de la langue et de la culture française, pour Google elles sont des données abstraites, une matière première dont le seul but est de faire du profit.

 

Nul ne sait si la réponse européenne à Google, le moteur de recherche multimédia Quaero, deviendra un jour opérationnel, ni si elle incarnera les valeurs défendues par Jeanneney.

Ce n’est donc pas une grande surprise de constater que les plus féroces critiques à l’encontre de Google sont Nord-Américains;

Nous devons nous demander pourquoi les meilleurs et les plus radicaux critiques de l’internet sont américains. Nous ne pouvons plus utiliser l’argument selon lequel ils seraient mieux informés. Mes deux exemples, en travaillant sur les traces de Weizenbaum, sont Nicolas Carr et Siva Vaidhyanathan. Carr vient de l’industrie (Harvard Business Review) et est un parfait critique de l’intérieur (blog). Son récent livre The Big Switch décrit la stratégie de Google qui vise à centraliser et à contrôler l’infrastructure internet via ses centres de données.

 

 

Ce qui est nécessaire est une réappropriation du temps. A l’heure actuelle, nous ne disposons tout simplement pas assez de temps pour nous promener comme un flâneur. Toutes les informations, objets ou expériences doivent être accessibles instantanément. Notre pratique techno-culturel habituelle repose sur une intolérance au temps. Nos machines considèrent l’obsolescence des logiciels avec une impatience croissante, exigeant que l’on installe sans cesse des mises à jour. Et nous sommes tous obligés d’y répondre, mobilisés par la crainte d’un ralentissement de la performance. Les experts de l’usabilité mesurent la fraction de seconde dans laquelle nous décidons si les informations qui s’affichent à l’écran sont celles que nous recherchons. Si nous ne sommes pas satisfaits, nous cliquons pour nous éloigner. Or, la sérendipité nécessite beaucoup de temps. Nous faisons volontiers l’éloge du hasard, mais nous peinons à nous appliquer cette vertu. Si nous ne pouvons plus tomber au hasard sur des îles de la raison à travers nos requêtes, il nous faudra bien les construire. Avec Lev Manovich et d’autres collègues, je soutiens que nous avons besoin d’inventer de nouvelles façons d’interagir avec l’information, de nouvelles façon de la représenter et de nouvelles façons d’en faire émerger le sens. Comment les artistes, les designers, les architectes répondent-ils à ces défis ? Arrêtons de chercher. Commençons à interroger. Plutôt que d’essayer de nous défendre contre l’”infobésité”, nous pourrions aborder cette situation de façon plus créative, comme une opportunité d’inventer de nouvelles formes appropriées à un monde riche en information.

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