Histoire des outils d'accès à l'information -fin

Publié le par Anne Grimaldi

source : Sylvie Fayet-Scribe

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Histoire des supports, des dispositifs spatiaux, des outils de repérage d'accès à l'information

 

 

 

 

btnup3.gifL'Antiquité : la maîtrise de la liste

L'Antiquité dont notre tableau brosse très rapidement Sumer, la Grèce et Rome souligne d'abord la part prépondérante de la liste comme premier outil de repérage, et le besoin d'organiser spatialement les données (la tablette de pierre mésopotamienne est organisée en colonnes).

Les travaux de Jacques Goody (Goody, 1986) ont montré dans une perspective anthropologique pour Sumer et Babylone l'apparition de nouveaux outils qui se forment au sein des savoirs de l'écriture.

Ce sont les scribes anonymes qui ont produit individuellement ou collectivement ( ?) les : tableaux, tables, formules, listes de mots, de noms de choses. Leur activité graphique fait surgir un dispositif spatial qui sera propre à l'écriture à travers les formes de mots et les systèmes de notation, mais aussi à travers des modèles taxinomiques.

L'information est classée selon différents critères, bien souvent thématiques, et que d'ailleurs postérieurement nous ne comprenons pas toujours.

La liste : «Suite de mots, de signes, généralement inscrits les uns au-dessus des autres» (Le Petit Robert, 1978) semble dominer tout au long de l'Antiquité. Elle prend des formes différentes : liste/inventaire, liste/glossaire, liste/lexique, liste/chronologie, liste/répertoire... (Institut du monde arabe, 1993).

La liste constitue sans doute la première voie d'accès pour une information appartenant à un registre scientifique.

Jean Bottéro définit (Bottéro, 1987, p.534) la liste comme la «première présentation commune des "ouvrages scientifiques" en Mésopotamie : il s'agit de catalogues de signes et de mots classés selon divers critères».

La seconde voie d'accès par le document semble être la possibilité de se repérer par ses références (auteur, titre, incipit). Le catalogue de la bibliothèque d'Assurbanipal en fait déjà la preuve.

Ce sont les grecs, pleinement possesseurs de l'alphabet phonétique : ils inventent les voyelles, fixent les règles de leur alphabet et donnent un "ordre alphabétique" qui sauront au mieux exploiter la liste/catalogue, notamment sur le "pinax". Celui-ci est le «support de la carte, des traces géométriques, de la peinture figurative et des inscriptions commémoratives, le pinax se prête aussi à recevoir un type très particulier d'écriture : la liste, le catalogue et l'index. Les pratiques graphiques, au-delà de la spécificité de leurs champs d'applications, partagent des caractéristiques communes : elles se présentent sous la forme de séries de noms propres ou de brèves propositions composées sous le même modèle. Ce dispositif est avant tout mnémotechnique : il regroupe sur un support unique des informations dispersées par ailleurs, il leur impose un ordre. On peut atteindre ainsi l'exhaustivité sans dépasser les limites d'une surface restreinte. On peut classer, ordonner en catégories et en genres, hiérarchiser, ranger par ordre alphabétique voire renvoyer à d'autres livres, comme les Pinakes de Callimaque dans la bibliothèque d'Alexandrie. Il s'agit d'un objet fonctionnel qui centralise l'information et la rend utilisable en introduisant dans l'écriture un principe de clarté, en la rendant visuellement prégnante, sur le mode de l'alignement. Le pinax se prête donc à un mode particulier de communication. Son auteur occupe une position de médiateur entre une masse d'informations disséminées dans les livres, dont la collecte et la synthèse demanderaient un long labeur, et un usager potentiel qui bénéficiera de ce travail de compilation et de mise en ordre. Cet objet apporte donc un savoir autant qu'un service. Il ne s'agit pas simplement de thésauriser les connaissances, mais de les rendre plus efficaces en en permettant la maîtrise et l'utilisation d'une manière économique» (Jacob, 1988, p.285-286). Ce long passage cité est là pour souligner l'importance des modalités de production de l'accès au savoir écrit.

Pourtant l'Antiquité est une période de pratique entre Oral et Écrit, comme le dit joliment Mario Vegetti (Vegetti, 1988, p.419) à propos de la Grèce, c'est «une civilisation imprégnée d'écriture sans avoir jamais été une civilisation du livre, ni non plus des livres».

Aussi, est-il difficile de trouver un passage précis dans une lecture continue et orale, la mémoire est sans cesse présente pour suppléer la trace écrite. Les techniques intellectuelles de repérage ne sont pas bien fixées dans leur fonction et restent incertaines. La référence bibliographique est aléatoire et mal identifiée : ainsi, Pline exhorte-t-il les auteurs à citer leurs sources (Serbat, 1973).

Les pinakes listes/catalogues de Callimaque jouent plusieurs rôles à la fois : catalogue de bibliothèque, bibliographie de références, classification du savoir, condensation d'informations (Jacob, 1992).

La troisième voie d'accès qui s'avérera l'une des plus fécondes est l'index, et plus généralement l'opération d'indexation (Witty, 1973) «Étymologiquement, indexer signifie montrer du doigt quelque chose qu'on veut identifier à telle ou telle fin. À l'époque moderne, on désigne par ce mot l'action d'identifier tel ou tel aspect significatif du document qu'elle qu'en soit la nature de façon que cet aspect ou ces aspects servent de clés quand on aura besoin, plus tard, de le rechercher au sein d'une mémoire. Pendant plusieurs siècles, cela s'est appliqué aux livres, l'auteur ou l'éditeur faisaient souvent suivre leur texte d'un index, et les bibliothécaires fournissaient des clés sous forme de listes ou de catalogues indiquant ce que contenaient leurs collections» (Foskett, Maniez, 1995, Encyclopedia Universalis).

Il serait intéressant de suivre les représentations de la main avec index pointé, nous nous contenterons d'examiner séparément deux types d'outils de recherche organisés et résultant d'une indexation : l'index de livre (qui s'effectue sur une unité : le livre) et le catalogue-matière (qui s'établit à partir d'un ensemble d'ouvrages, généralement dans une bibliothèque).

Que faut-il voir "historiquement" apparaître pour que la fabrication de l'index d'un livre soit réalisable ? Il faut être capable de dresser une liste de mots si possible par ordre alphabétique pour lui donner un accès conventionnel, et avoir un système de repérage --pagination, foliotage, numérotation des colonnes-- qui permettent de renvoyer le lecteur à l'intérieur du texte écrit. Pour répondre à ces exigences, un nouveau support : le codex (forme livre) est quasiment indispensable, et s'avère infiniment plus maniable que le volume (forme rouleau). Le codex apparaît au Ier siècle de notre ère, mais se généralise vraiment au IVe siècle.

De son côté, l'ordre alphabétique avait déjà été utilisé par les grecs en Égypte sous les Ptolémée, en particulier pour le catalogue de la Bibliothèque d'Alexandrie ou pour dresser par ordre alphabétique la liste de ceux qui devaient payés l'impôt (Daly, 1967). Autrement dit, comme l'a montré Bertrand Gille (Gille, 1978, p.X) dans son Histoire des techniques : «Une technique isolée n'existe pas et doit faire aspect à des techniques affluentes».

L'information peut alors être découpée, manipulée, mais il faut pouvoir aussi la recomposer, la retrouver. Deux chemins sont ouverts : celui du déroulement de la pensée par l'écriture linéaire, c'est-à-dire une rhétorique de l'espace écrit, et celui des outils de repérage extérieurs au texte linéaire et qui le recompose autrement, le condense et le pointe. À la fin de l'Antiquité, l'écrit autorise en partie l'oubli.


 

btnup3.gifLe Moyen-Âge : Le triomphe de l'indexation

Malgré des traces peu abondantes pour les premiers siècles de notre ère (le nombre de codex à la disposition du chercheur est peu élevé) et une période du IVe au VIIIe siècle, caractérisée par ce que les historiens nomment : "Une rupture de l'écrit", les outils de repérage dont nous disposons : synopses, capitulations , "prémices d'index", "symboles de repérage", tituli et "épitomés" suggèrent une étape continue, complexe et efficace dans le progrès du repérage.

Les outils sont déjà présents mais peu usités, et l'index par exemple, n'est utilisable que pour le manuscrit original. Le milieu du XIIIe siècle voit s'effectuer un progrès essentiel : l'index-matières alphabétique se dissocie du manuscrit de l'oeuvre. La référence, renvoie non plus à la page et à la colonne du manuscrit, mais à une division interne du texte en livres et en chapitres, eux-mêmes subdivisés selon les lettres de l'alphabet (le plus souvent de a à f) (Berlioz, 1992). De plus, l'ordre alphabétique est adopté, alors qu'il était auparavant considéré comme contraire à la logique et à l'ordre divin (Rouse Mary A., Rouse Richard H., 1980, 1989).

Le statim invenire (trouver vite) s'impose et devient une exigence commune à trois outils qui servent à la prédication des ordres mendiants : les recueils d' exempla , les concordances bibliques et les recueils de distinctiones . Tous trois sont réellement des instruments de travail «révolutionnaires» dont la précision n'est pas sans rappeler celle des KWIC et des KWOC des années 1960-70 (Key Word in context, Key Word out of context).

Ainsi, par exemple, les recueils d'exempla sont organisés selon des rubriques classées par ordre alphabétique et accompagnés d'une table (tabula) alphabétique des rubriques. Chaque rubrique peut apparaître en rouge ou en plus grandes lettres dans le corpus du texte et dans la marge supérieure. Dans les marges latérales des mains dessinées avec l'index pointé ou le terme abrégé explicatif signalent le début d'une rubrique ou d'un exemplum (dans les manuscrits soignés). L' Alphabetum narrationum (L'Alphabet des histoires d'Arnold de Liège, 1297-1302), ajoute en plus une liste de renvois à la fin de chaque exemplum.

Les recueils appelés distinctiones placent sous chaque mot important de l'Écriture les sens qu'il peut prendre, et en donne des exemples qui illustrent l'emploi. Les premiers recueils de ce type sont rédigés par Pierre le Chantre (mort en 1197) et Alain de Lille (mort en 1203).

Dans les concordances bibliques, chaque mot de la Bible est classé de manière alphabétique, accompagné de la phrase où il se trouve et de sa référence (livre biblique, chapitre, verset). Hugues de Saint Cher (mort en 1263), dominicain, a l'initiative de la première concordance biblique. Il est aidé dans cette tâche par 500 frères prêcheurs.

On peut aussi citer l'index-matières de Jean Hautfuney qui contient 5800 mots-clés, fait vers 1320 à partir du Miroir historial , encyclopédie du XIIIe siècle réalisée par le dominicain Vincent de Beauvais.

Ces outils de repérage d'abord utilisés chez les théologiens et les prédicateurs, se répandent ensuite dans les communautés lettrées : avocats, médecins, administrateurs...

On pourrait encore s'attacher à décrire le niveau de précision atteint par les catalogues-matière doubles, voire triples des bibliothèques (Derolez, 1979).

De même, les résumés et/ou table de contenu (la distinction entre les deux fonctions n'est pas toujours claire) sont également présents à cette époque.

On trouvait déjà la trace de résumés dans des documents rédigés en caractères cunéiformes (Witty, 1973) et plus tard dans l'Antiquité, la grande bibliothèque d'Alexandrie consignait par écrit des résumés des grands ouvrages d'historiens et des pièces des dramaturges de l'époque pour épargner aux lecteurs la difficulté à dérouler de gros rouleaux de papyrus. Les marginalia des scribes du Moyen-Âge jouent parfois ce rôle. De même, le résumé des matières (ou capita joints aux livres bibliques manuscrits), les tituli de Cassiodore au milieu du VIe siècle ou les épitomés, sorte d'abrégés de droit romain au VIIIe siècle ont tous cette même fonction de résumer l'information contenue.

Le résumé est sans doute la manière la plus pratique de s'approprier et de circuler dans l'information. Le résumé n'est pas une entreprise longue à réaliser comme un catalogue, il donne directement l'information, il économise considérablement le travail intellectuel de l'utilisateur. Sa seule limite, si le résumé est trop poussé, est de perdre en information et en contextualisation.

Des résumés diplomatiques de la cour papale, aux résumés d'articles dans le Journal des savants du XVIIe siècle, jusqu'aux résumés actuels des publications scientifiques, tous font foi d'une pratique ininterrompue.

Le XXe siècle poursuivra cette activité sur une plus grande échelle en essayant de la normaliser de l'améliorer, et de la rendre automatique. Des organismes ont été créés dans différents pays dans le but de coordonner et de promouvoir les efforts en ce sens : c'est le cas de la National Federation of Abstracting and Indexing Services (NFAIS) à Philadelphie qui organise un prix annuel pour récompenser les meilleurs travaux dans ce domaine ou de l'Institut de la culture N.N. Krupscka à Leningrad.

Nous ne reviendrons pas sur cette pratique qui fait preuve d'une belle continuité et semble comme un invariant de la capacité du cerveau humain à synthétiser à partir de l'écrit à travers les siècles.

La fin du Moyen-Âge montre une apogée certaine dans le traitement du contenu du texte que ce soit pour les index, les catalogues mais aussi les dictionnaires, les encyclopédies.

De manière similaire, l'encyclopédie ou le dictionnaire, même s'ils connaissent des formes différentes les apparentant tantôt à de simples répertoires, ou donnant lieu à des outils spécifiques comme le glossaire, pour le dictionnaire de langues, font aussi la preuve d'un désir de rassembler l'ensemble des connaissances à un moment donné, ou d'avoir un outil opératoire du point de vue linguistique depuis les débuts de l'écriture.

Jamais, sauf peut-être à notre époque, l'intérêt ne s'est autant porté vers le contenu sémantique et l'usage qui en est fait. Du point de vue du repérage, la révolution actuelle du texte numérique serait à rapprocher de la "révolution gothique", plus qu'à celle de l'imprimé de la Renaissance.

Les parallèles entre le Moyen-Âge et notre fin du XXe siècle sont nombreuses et au risque de l'anachronisme, nous pouvons tenter de les lister : Notion encore émergente de l'auteur au Moyen-Âge et Statut de l'auteur ambigu sur internet, travail des moines (pour les concordances bibliques) et collecticiel (travail en équipe) sur le réseau internet, dépouillement pour la constitution de catalogue-matière et thésaurus, indexation automatique, lecture intensive des textes des pères de l'Église et retour d'une lecture intensive par le poste de lecture assistée par ordinateur (PLAO), Glose et interactivité, usage directe dans les bibliothèques et libre-accès, travail intellectuel des femmes abbesses dans les bibliothèques et femmes bibliothécaires, documentalistes, enseignantes, chercheuses...

De fait, l'apparition de l'imprimerie fait porter l'accent plus sur "l'objet-livre" lui-même que sur son contenu. À partir de la Renaissance jusqu'au milieu du XXe siècle, ce sont les voies d'accès par la référence (bibliographie, catalogue) et leur système de classifications qui seront les plus exploitées.


 

btnup3.gifLa Renaissance : le livre imprimé acquiert son identité et devient une référence

Le livre imprimé au milieu du XVIe siècle après avoir "copié" les formes du livre manuscrit acquiert les caractéristiques qui resteront les siennes : page de titre, pièces liminaires, tables des matières, pagination, errata... Son organisation devient très structurée : elle permet d'assurer un meilleur stockage des informations et de donner au lecteur un dispositif spatial qu'il peut maîtriser de mieux en mieux, et force à identifier l'auteur.

Cependant la révolution de l'imprimé se situe plus au niveau du stockage et de sa diffusion qu'au niveau de son accès. Notons des initiatives isolées comme la Roue de livres de Ramelli en 1588 (Hanebutt-Benz, 1989) qui permet une consultation démultipliée des ouvrages (Serres A., 1995) et une pratique empirique de l'hypertexte.

Cependant si "l'ordre des livres" s'est installé (Chartier, 1992), l'ordre du repérage de l'information à l'intérieur des ouvrages est loin d'être établi. Ainsi, la fabrication d'index marque un recul relatif proportionnellement à la production d'imprimés. Les encyclopédies entre le XVe et le XVIIe siècles sont peu nombreuses, car une pluralité de classifications se fait jour en fonction de nouveaux découpages des savoirs. La bibliographie et les catalogues qui naissent autour du livre imprimé n'ont pas de règles de procédure encore bien établies. Par la suite, les références bibliographiques, catalographiques auront du mal à se généraliser dans les pratiques d'écriture des savants.

Et si l'uniformisation de la mise en texte, sa rationalisation, sa codification, ont été soulignées (Einsenstein, 1991), Elizabeth Eisenstein a laissé de côté les balbutiements de ces outils de repérage tout en montrant leur extrême importance pour le travail intellectuel et la professionnalisation à venir des savants.

Ainsi, les premières grandes bibliographies nationales, internationales ou spécialisées s'organisent sous l'impulsion d'entreprises individuelles (Malcles, 1989). Par exemple, Conrard Gesner (1515-1565), botaniste et zoologue crée la bibliotheca universalis où il veut établir le répertoire de tous les livres imprimés du monde.

De nouveaux découpages classificatoires s'effectuent, et l'étude des classifications des bibliothèques et de leur articulation avec les classifications des sciences reste à entreprendre (Jolly, 1988).

À travers ces outils de catalogage et de classification, les bibliothécaires forment des savoir-faire professionnels (Varry, 1994). Ils assument d'abord un rôle patrimoniale d'inventaire, le dépôt légal est créé en 1537 par François Ier  ; mais aussi montre et donne un contrôle possible sur la production intellectuelle. Un siècle plus tard au XVIIe siècle, ces outils jouent un rôle de légitimation, voire de validation scientifique pour les bibliographies scientifiques ou les résumés dans la presse scientifique naissante. Les bibliographies, les catalogues de bibliothèques ne sont pas coupés de la prise de décision économique et politique. Ainsi Robert Damien (Damien, 1995) montre les liens étroits de Mazarin et Gabriel Naudé --qui le premier établi L'Advis pour dresser une bibliothèque  (Jolly, 1990)--. Ces outils ne naissent pas par génération spontanée à partir des livres enfermés dans un vase clos qui se nommerait la bibliothèque.


 

btnup3.gifLes XVIIe et XVIIIe siècles : La naissance de la presse scientifique, le problème de l'emploi de la référence bibliographique, la maturité acquise des outils : bibliographie, catalogue, annuaire, encyclopédie, dictionnaire...

 
  • La naissance de la presse scientifique

    Pendant longtemps une correspondance manuscrite a permis aux chercheurs d'échanger l'information. Le réseau du père Marin Mersenne (1588-1648) reliant 210 correspondants européens est un exemple bien connu (De Beer et Blanc, 1993). Cependant, ces correspondances ne recouvraient parfois qu'un cercle très fermé de savants, et elles nécessitaient une certaine intimité entre les personnes, parfois difficile à créer si un désaccord scientifique intervenait sur des points théoriques précis (Mc Kie, 1979).

    L'apparition du journal scientifique autorise une régularité et une mise à jour de l'information scientifique. Ainsi le Journal des savants créé en 1665 en France puis The philosophical transactions  l'année suivante en Angleterre font apparaître deux modèles différents de journaux (Mc Kie, 1979). Le Journal des savants se présente comme un mode de traitement résumé de l'information, et touche plusieurs domaines de la science, alors que le «Philosophical Transactions» est le modèle d'un journal d'académie, c'est-à-dire, qu'il montre les activités de celle-ci et donne des informations originales.

    Autrement dit, le premier créé sous la direction de Denis de Sallo, publie des textes courts, des notes critiques, des comptes-rendus d'ouvrages des résumés : il ne s'agit pas de donner des informations originales sous forme d'articles mais de faciliter l'accès à des travaux déjà écrits. Au siècle suivant on dira que le journal a été inventé pour «le confort de ceux qui sont trop occupés ou trop paresseux pour lire des livres entiers» (Mandrou, 1973). Malgré ce ton acerbe, à en juger par le succès de la revue à travers sa large diffusion en France, cette mise à disposition d'une information synthétique et hebdomadaire semble avoir été largement appréciée.

    Les académies, qui sont contemporaines de la naissance de ces revues, organisent peu à peu les publications, gérant ainsi collectivement les travaux individuels. La publication de travaux originaux dans une revue périodique est sans doute une des bases d'un processus de professionnalisation du savant et s'accompagne du renforcement du rôle accordé à l'expérimentation par opposition aux discussions scolastiques. Par ailleurs, l'instauration de plus en plus fréquente et régulière d'une rémunération qui est automatiquement attribuée aux savants par le biais de l'appartenance à l'académie ne doit pas être sous-estimée (Mc Kie, 1979).

    Les académies et sociétés savantes en créant leur revue ont peu à peu organisé une structure d'autorité. Progressivement, un système d'évaluation et de critique des écrits s'est mis en place (Zuckerman et Merton, 1979).

    Les scientifiques, assument trois rôles à la fois : ils sont membres de la société, écrivains dans le journal et lecteurs de la revue. Ce cumul, leur confère un pouvoir de plus en plus important qui permet "d'authentifier" la valeur scientifique des écrits. À la fin du XVIIe siècle, une certaine division des tâches (Zuckerman et Merton, 1979) s'est opérée : des spécialisations et des comités de rédaction se sont créés pour chaque domaine de la connaissance. D'autres aspects plus formels : format du papier, notes de bas de page, citations, se sont développés pendant le siècle qui a suivi.

    À la lecture de l'avis (cité par Mc Kie, 1979, p.12) publié dans Les observations sur le physique, sur l'histoire naturelle et sur les arts de l'Abbé Rozier en 1773, on peut souligner que les fonctions à assumer par la revue sont nombreuses et s'organisent autour de quatre pôles :

    • valider des publications nouvelles de manière sûre, régulière et si possible rapidement, pour annoncer les découvertes scientifiques ;
    • informer des travaux des savants étrangers par des résumés et des comptes-rendus de lecture ;
    • communiquer en ouvrant aux controverses des débats scientifiques de l'époque ;
    • rendre transparent les données concernant le processus d'expérimentation.

    L'enjeu de la presse scientifique ne fera que croître, celle-ci se développant considérablement. En 1700 : on recense 30 journaux scientifiques, entre 1725 et 1800 : 74 périodiques nouveaux (médecine exceptée), en 1885 : 5.105 périodiques scientifiques, en 1897 : 8.603 titres (Mc Kie, 1979). Actuellement, on recense plusieurs milliers de périodiques scientifiques : ainsi, l'Institute for Scientific Information en retient environ 7.500 pour faire ses bulletins de sommaire ("currents contents"), L'agence d'abonnement Dawson environ 20.000, le répertoire des périodiques établi par l'UNESCO environ 400.000.

    Pour suivre les débats actuels autour de la presse scientifique y compris leur chiffre, on peut utilement se référer aux travaux de Ghislaine Chartron (Chartron, 1996a, 1996b, 1997). Cependant, la presse scientifique, de manière identique aux ouvrages connaît un décalage entre son stockage et la diffusion d'une part et le traitement pour son accès d'autre part. La deuxième moitié du XIXe siècle révèle une prise de conscience --ressentie par les protagonistes comme tardive-- du besoin de dépouiller les périodiques scientifiques dans les bibliothèques. Ce problème du dépouillement des périodiques scientifiques est même une revendication centrale du savoir-faire des documentalistes dans l'entre-deux-guerres (Fayet-Scribe, 1997).

    La Société Royale de Londres fait paraître en 1863, le Catalog of Scientific Papers qui contient par noms d'auteur les articles publiés depuis 1800. En 1895, la Société Royale de Londres demande à être aidée dans cette tâche. En 1902, un catalogue international de bibliographie scientifique est créé auquel 33 pays participent : 5.477 titres de périodiques y sont dépouillés et concernent 17 sciences (Deniker, 1912).

    En 1913, ce catalogue cesse (Bultingaire, 1927), pourtant à la fin du XIXe siècle, Paul Otlet l'un des fondateurs de la documentation a l'ambition dans son RBU (Répertoire Bibliographique Universel) de dépouiller l'ensemble de la presse scientifique (L'Hoest, 1995). Il faut attendre l'ISI (Institute for Scientific Information) créé en 1958 aux États-Unis par Eugène Garfield pour qu'un certain nombre de périodiques, actuellement 7.500 (Cacaly, 1997) soient systématiquement dépouillés, dans tous les domaines de la science.

     
  • Le problème de la référence bibliographique

    L'affirmation des bibliographies spécialisées et des bibliographies nationales pose le problème de l'emploi des références bibliographiques par les auteurs et savants. Nous sommes maintenant habitués à utiliser les références bibliographiques pour étayer un texte ou une démonstration scientifique, encore faudrait-il savoir comment cet usage a varié au cours du temps : manifestement, on ne cite pas de la même manière sous l'antiquité au Moyen-Âge, au XVIIIe siècle et maintenant. De même, les notes en bas de page ont des rôles différents (Grafton, 1998). Pour notre époque, l'étude du rôle des références par exemple dans le discours des astronomes a été effectué par Emmanuel Davoust et Robin Girard (Davoust et Girard, 1997). Ces auteurs ont identifié que la grande majorité des références (65%) servent à étayer le discours, les autres utilisations identifiées : fournir le contexte, une définition, une source de données représente chacune moins de 10% du nombre total de références.

    Comment les scientifiques ont-il acquis dans leur pratique d'écriture ces façons de citer ? Au XVIIe siècle, la science pour Descartes se constitue «par épreuve, choix et ordre : tout à l'inverse par conséquent de l'encyclopédisme cumulatif prôné par Coménius et du naturalisme confusionniste de Campanella et Giordano Bruno». Autrement dit : «le savant aura plus tôt fait de constituer son propre savoir à partir de ses propres découvertes constituées patiemment en un corps cohérent, plutôt que de récupérer dans l'amas livresque des productions antérieures le bon grain séparé, vaille que vaille de l'ivraie» (Mandrou, 1973, p.164). La "méthode" bibliographique de Descartes (1596-1650) serait-elle celle de l'auto-référence ?

    Descartes apprend-il à «l'intellectuel» français à se méfier de l'érudition et de la référence bibliographique ? Cette méfiance envers "l'autorité" citée laisse de côté tout l'apport des Mauristes et en particulier de Dom Mabillon (1632-1701) : «qui a fondé la science de la diplomatique en fournissant les moyens de distinguer les diplômes authentiques de ceux qui ont été forgés de toutes pièces, remaniés ou interpolés» (Bourdé, Martin, 1990, p.133). Pour Dom Mabillon, il faut authentifier le document et savoir le dater. Le travail de l'historien se forge dans un rapport "méthodique" au document.

    Comme le souligne Gilbert Varet (Varet, 1956, p.117), Dom Mabillon met une rigueur toute méthodique et peut-on dire cartésienne à l'exercice bibliographique notamment dans le Traité des études monastiques paru à Paris en 1691.

     
  • La maturité acquise des outils : bibliographie, catalogue, annuaire, encyclopédie, dictionnaire.

    Enfin, on ne peut quitter la fin du XVIIIe siècle sans évoquer ce qui permet un véritable bond en avant pour l'établissement des catalogues et des bibliographies : la carte à jouer - fiche de bibliothèque. Dès 1790 a surgi un projet de catalogue collectif de tous les ouvrages appartenant à la nation, en province et à Paris (Riberette, 1970) à partir des fonds confisqués. Des instructions préconisent l'emploi des cartes à jouer pour servir de fiches (toutefois, des intellectuels se servaient déjà de fiches pour travailler).

    De même, des instruments de travail comme les dictionnaires et les encyclopédies connaissent un plein épanouissement (Rey, 1982 ; Rétat, 1989). L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert est d'un grand intérêt, à la fois pour son organisation des connaissances et sa classification (Darnton, 1985) mais aussi pour l'organisation de son accès qui s'effectue sur un mode associatif et transversal puisque le classement des articles est alphabétique avec toute une série de renvois.

    Un intellectuel «des Lumières» dispose d'un ensemble d'outils de repérage qu'aucun "intellectuel ou travail" n'avait pu auparavant posséder. En ce sens, Voltaire est un bon exemple (Cf. Tableau) (Picot, 1997).


 

btnup3.gifLe XIXe siècle : l'accroissement quantitatif de l'IST (Information Scientifique et Technique) et le perfectionnement des outils de repérage.

À propos du XIXe siècle, on peut employer sans ambiguïté le terme d'IST même si Ginette Gablot (Gablot, 1990) le restitue intriqué dans les activités de la pratique scientifique dès le XVIIe siècle.

Le XIXe siècle innove au niveau des supports et des outils de communication (cf. tableau) mais les retombées sont lentes au niveau des usages. Il se caractérise comme une phase d'exploitation des techniques de repérage déjà mise en place : on perfectionne des méthodes anciennes, on copie, on mélange, on approfondit.

Fort de l'acquisition de la fiche/carte à jouer, des catalogues très divers peuvent être réalisés dans les bibliothèques (Canonne, 1993, voir article "Catalogues"). Les bibliothèques s'ouvrent dans le secteur industriel (création de la Société d'Encouragement pour l'Industrie Nationale en 1802 puis d'une bibliothèque en son sein) et commercial (création de la bibliothèque de la Chambre de Commerce de Paris en 1803).

La nouvelle loi sur les dépôts de brevet du 5 juillet 1844 développe l'importance de la notice descriptive du brevet pour la documentation technique.

Les laboratoires sont de plus en plus nombreux et à partir de 1860 sont intégrées à l'enseignement supérieur, eux aussi développent les bibliothèques scientifiques.

Les bibliographies se spécialisent et restent le fruit d'un constant effort. Notons, l'essor remarquable des bibliographies allemandes, en particulier dans le domaine de la chimie, qui est le lieu d'une concurrence forte entre la France et l'Allemagne. De plus, les universités allemandes se portent bien au niveau de la recherche.

Les fiches catalographiques cartonnées (dont le format standard n'est pas encore adopté) permettent des renvois multiples, et donc des accès démultipliés. La professionnalisation est d'ailleurs ressentie comme nécessaire pour les bibliothécaires, en France, l'École des Chartes est créée en 1829, (certains chartistes deviendront bibliothécaires et non archivistes), le CAFB (Certificat d'Aptitude aux Fonctions de Bibliothécaire) en 1879.

En 1876, Melvil Dewey (1851-1931) propose pour économiser le temps gaspillé lors des opérations de reclassification : la "Dewey Decimal Classification" qui découpe l'ensemble du savoir en 10 classes décimales accompagnées d'un index alphabétique (qui donne une entrée en langage naturel). Parallèlement, Melvil Dewey se passionne pour la réforme du système métrique et de l'orthographe. De plus, cette classification a permis outre le regroupement intellectuel par sujet l'arrangement physique des documents sur les étagères : le lecteur peut "en libre accès" effectuer une recherche sur les rayons.

L'apparition de la classification Dewey peut être interprétée comme une volonté de retravailler finement le contenu du document avec une ambition encyclopédique et universelle. Elle s'accompagne de la prise de conscience qu'une classification est un langage artificiel (adoption de la numérotation décimale), un "méta-langage", constitué de notions et de relations entre ces notions.

Ce "méta-langage" intermédiaire entre celui qui l'utilise pour mettre l'information en mémoire et l'usager qui l'emploie pour rechercher cette information, sera un enjeu majeur tout au long du XXe siècle.

Soulignons enfin que l'IST au XIXe siècle est aussi perçue comme étant "à vulgariser" les progrès de l'éducation populaire (Poujol, 1996) et l'alphabétisation massive joueront en ce sens.


 

btnup3.gifLe vingtième siècle : 1900-1945. L'alliance d'un perfectionnement des outils anciens avec la prise de conscience d'une rentabilité nouvelle ou la naissance de la documentation.

À la fin du XIXe siècle, des exigences nouvelles en matière d'IST, la découverte de nouveaux matériaux et de nouveaux supports, la montée en force de l'industrialisation et des entreprises font évoluer la recherche documentaire vers des savoir-faire qui se veulent entièrement neufs.

Quelles sont ces exigences nouvelles ? Tout d'abord, les exigences du Statim invenire (trouver vite) ont pénétré les lieux documentaires liés à la montée en force de la production industrielle et de la diffusion commerciale. Les historiens économistes devraient être attentifs à ce phénomène. La société française ne devient pas un grand pays exportateur par miracle ! Contrairement à ce qu'on peut lire dans les ouvrages actuels sur la veille technologique et l'intelligence économique !

De nouvelles exigences en IST sont aussi entrées de plein pied chez les scientifiques français et allemands. Depuis 1870, les scientifiques français sont conscients des retards technologiques pris sur l'Allemagne (Gablot, 1990). Après la Première Guerre mondiale, cette prise de conscience s'exprime à travers la création d'un secteur et d'une profession nouvelle : la documentation. Cette tendance à organiser l'acquisition systématique, le traitement et la diffusion de l'IST... est commune à l'URSS, l'Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis... Une étude internationale devrait être menée en ce sens. La politique d'un organisme comme l'Institut de Coopération Intellectuel (créé en 1919 et ancêtre de l'UNESCO) est intéressante à suivre : elle développe déjà un réseau mondial de documentation durant l'entre-deux-guerres, l'UNISIST au sein de l'UNESCO après 1945 reprendra cet objectif (UNESCO, 1971).

De même, le développement de la documentation fait partie des missions confiées au "Department of Scientific and Industrial Research" créé en 1916, sous la direction d'Henry Tizard. Cette dynamique s'amplifie après la guerre : 20 ans plus tard, un réseau intégrant 20 instituts de recherche et 30 associations de recherche industrielle sera constitué. Bibliothécaires et documentalistes "spécialisés" se regroupent dès 1924 au sein de l'Association of Special Librairies and Information Bureaux (ASLIB) (Gablot, 1990).

En France, une association comme le Bureau Bibliographique de France (BBF) créée en 1899 est affiliée à l'Institut International de Bibliographie (IIB), fondé à Bruxelles en 1895 par Paul Otlet et Henri Lafontaine.

J'ai montré dans un article récent paru dans JASIS (Fayet-Scribe, 1997), l'importance de ces associations dans le développement professionnel de l'IST durant l'entre-deux-guerres. La situation française est particulière en cela que les militants de la documentation sont aussi ceux de la lecture publique pour tous. En 1931, l'Union Française des Organismes de Documentation (UFOD) est créée et regroupera 82 centres de documentation en entreprises en 1943.

C'est dans les années 30 que la profession naissante de "documentaliste" (le mot "documentaliste" est adopté lors du premier congrès international de documentation à Paris en 1937) s'organise.

Les documentalistes plaident notamment pour le dépouillement des périodiques, l'accès facilité et international aux catalogues --Paul Otlet, rappelons-le, est le concepteur de la : Classification Décimale Universelle (CDU)--. La prise en compte de l'ensemble des nouveaux supports d'information (microfilm, microfiche, etc...), la normalisation des outils de l'information et l'invention de nouveau dispositif de lecture (Paul Otlet invente aussi le "bibliophoto") (cf. tableau chronologique).

Il s'agit aussi de faire apparaître l'importance de la gestion de l'ensemble de la littérature technique y compris lorsque celle-ci est sous forme d'archives. L'archive ne devant pas être considérée comme un document mort mais pouvant apporter un savoir-faire industriel disparu dans l'entreprise.

Les documentalistes de l'entre-deux-guerres posent les bases d'une gestion différente de cette littérature technique même si celle-ci est difficile à traiter car elle relève parfois d'une "connaissance tacite" (Pomian, 1996), où les outils utilisés habituellement pour la collecte, le repérage et la diffusion ne sont pas toujours opérants.

Bertrand Gille (Gille, 1978) montre dans la conclusion de son histoire des techniques combien la littérature technique, malgré d'intéressants traités techniques et carnet de notes --en particulier lors de la Renaissance-- a joué un rôle parfois mineure dans la transmission des connaissances techniques et des savoir-faire. Ceux-ci relevaient essentiellement de la pratique et de l'enseignement mutuel (Roche, 1982), sans passer forcément par l'intermédiaire d'un support écrit.

De même, l'étude des «collèges invisibles» pour les scientifiques fait découvrir les transferts d'informations qui s'effectuent en dehors des outils de repérage devenus classiques (Crane, 1973).

Confusément, tout d'abord, puis en exploitant au maximum de leur possibilité, les outils de repérage déjà en place et en inventant de nouveaux dispositifs, les documentalistes commencent à découvrir bien des continents encore inexplorés... et les difficultés nouvelles qui les peuplent.


 

btnup3.gifLe vingtième siècle : 1945 à nos jours. L'explosion de l'information numérique, le retour de l'indexation en texte intégral

La montée en puissance de l'informatique est sensible avant 1970 dans le domaine de l'IST pour la collecte et le stockage des documents et s'accompagne d'outils de sélection et de repérage pour le traitement qui émergent peu à peu, d'abord "semi-automatiques" puis "automatiques". Par exemple, un procédé semi-automatique comme celui des "fiches superposables à sélection visuelle" connu sous le nom de peek-a-boo (cache-cache), ou le sélecteur à microfiches du Docteur Samain (Chaumier, 1974).

Cette période du «semi-automatique» et des débuts de l'informatique documentaire sur cartes et bandes perforées (années 60-70) est tombée dans l'oubli au moment de l'informatique en ligne (années 1980).

Ces procédés sont aujourd'hui inconnus, contrairement aux outils manuels du XIXe siècle, par exemple, les fiches cartonnées des catalogues de bibliothèques, qui continuent à être familiers aux usagers. Il est à craindre que les machines de sélection de cette période, par exemple "le Sélecto", soient définitivement perdues si aucune collecte et sauvegarde des outils appartenant aux débuts de l'informatique documentaire ne sont assurées.

En s'informatisant et en traitant une masse d'informations de plus en plus importante, les méthodes de recherche d'informations mises en oeuvre deviennent de plus en plus complexes. Ce domaine nommé par les anglo-saxons l'"information retrieval" se constitue comme un champ important de recherches des "sciences de l'information" (information science) qui font leur apparition ainsi nommées dès les années 1960 aux U.S.A. --cf. l'entretien avec Eric de Grolier (Fayet-Scribe, 1996)--.

Dans la chronologie, nous avons listé dans la colonne «outils et repérage de l'information» les techniques de repérage de l'information dans les systèmes électroniques de recherche. Trois approches dominent : l'approche booléenne, probabiliste, linguistique. On le voit, ces méthodes de recherche sont marquées par leurs emprunts aux avancées de la linguistique, des mathématiques, de l'intelligence artificielle, des sciences cognitives.

L'explosion des banques de données bibliographiques, textuelles, numériques dans les années 80 est restée en grande partie un instrument facilitant l'accès à l'information sur le papier. Le tournant des années 1990 est d'avoir mis à disposition via internet un grand volume de documents électroniques. Pour la première fois un très grand volume de textes est numérisé et normalisé. L'indexation automatique en texte intégral est possible. Elle s'effectue sur le résumé du document ou sur tout le texte grâce à l'activité incessante de multiples moteurs de recherche qui travaillent sur le réseau internet (Le Moal, 1996). Cette indexation est accompagnée d'un nouvel accès qui la complète : l'hypertexte (c'est-à-dire un mode de structuration de l'information qui consiste à définir un réseau de liens entre les données pour permettre des parcours de consultation non linéaire). Les liens hypertextes, qui existent à l'échelle mondiale sur internet, nous entraînent dans une "lecture" qui n'est plus linéaire mais associative. De plus, cette "lecture" peut s'effectuer sur du texte mais aussi sur de l'image fixe ou animée, et/ou du son. On parle d'"hypermédia".

De même, l'indexation automatique en texte intégral facilite la recherche dans les encyclopédies ou les dictionnaires sur CD-Rom. Des encyclopédies, comme par exemple, l'Encyclopédie Universalis, propose 200.000 liens créés par une équipe rédactionnelle afin de guider encore mieux le lecteur.

Pour la première fois, l'écrit numérique contrairement à l'écrit imprimé ou manuscrit, peut intégrer des outils de repérage dans sa structure même, et ceci influe directement sur la réception par le lecteur. L'écrit avec l'hypertexte peut devenir un processus d'écriture où la linéarité n'est plus respectée ; l'auteur doit expliciter son mode d'écriture en introduisant des liens. L'espace discursif et rhétorique traditionnel peut apparaître comme un habile artifice où l'auteur clôt un espace sémantique dont il se sent le propriétaire. À l'inverse, l'auteur voit s'ouvrir à lui une nouvelle démarche d'écriture relationnelle, où l'action de se référer, le conduit de plus en plus vers une dynamique d'un travail collectif en train de se faire, (Balpe, 1997).

Manifestement, ce sont de nouveaux "États généraux", de nouveaux droits et devoirs qui s'installeront entre auteurs, lecteurs et éditeurs.

Cependant, la possibilité d'un "méta-langage", ou d'une "inter-textualité" n'est pas nouvelle, comme nous l'avons vu à travers les outils d'accès étudiés, par contre la nouveauté est dans leur intégration au processus d'écriture lui-même et dans leur rapidité.

Les documents sur support électronique, ou ceux qui fabriqués électroniquement sortirons sur support papier, sauront-ils exploités toutes ces possibilités d'indexation ? (A. Boulogne, 1996) Nous pouvons nous poser la question.

Finalement, ce tableau chronologique met en relief le fait qu'il n'y a pas abandon d'outils au cours du temps : certes, on utilise peu actuellement les synopses ou les concordances bibliques, non qu'ils soient obsolescents mais parce qu'on étudie moins la théologie que d'autres branches de la connaissance.

La révolution du numérique incorpore pour l'instant les "vieux" outils comme la liste, le répertoire, l'annuaire, la classification, la bibliographie, le catalogue, l'index... Les outils changent de support et s'y adaptent, et voient naître un nouvel accès (par associations d'idées) : l'hypertexte, qui était déjà pratiqué de manière empirique.

Deux grandes voies restent ouvertes : une voie associative (qui semble se jouer du côté de l'index) et une voie hiérarchique (qui a pour terrain d'élection les classifications, et les références). On voit comment des processus mentaux se pratiquent dans des dispositions à la fois matérielles et sémantiques.

En ce sens, il s'agit bel et bien de "techniques intellectuelles" comme les avaient baptisées, il y a 20 ans déjà, le médiéviste Jean-Claude Schmitt (Schmitt, 1977).

Nous n'avons pas suffisamment évoqué les résistances psychologiques et économiques auxquelles sont confrontées les usagers des nouveaux supports et des nouveaux moyens de repérage, là encore un travail reste à entreprendre.

Si l'on voulait, au terme de ce rapide commentaire donner un découpage chronologique de l'accès à l'information et compléter les tableaux déjà existants (Lévy, 1990, Debray, 1991), nous ne le découperions plus de manière ternaire : Oral/Écrit/Informatique, car quatre grandes périodes pourraient apparaître :

  • Oral : sans moyens de stocker et de se repérer dans l'oral
  • Oral : avec l'«Art de la mémoire» (Yates, 1975)
  • Écrit : avec moyens et outils de repérage non-intégrés au processus d'écriture
  • Écrit : avec moyens de repérage intégrés au processus de l'écriture.

Mais tous ces découpages sont des procédés bien linéaires pour accéder à l'information et laissons à nos lecteurs la possibilité d'inventer de nouvelles voies d'accès, et de trouver autre chose que ce qu'ils cherchent.

 


 

btnup3.gifConclusion :

L'histoire du repérage de l'IST (information scientifique et technique) est celle d'un processus long, cumulatif et endogène.

C'est bien souvent un phénomène empirique où la technique prend le pas sur la science, il est le résultat d'acteurs individuels ou collectif inconnus ou déjà passés à la postérité pour des travaux scientifiques autres que le repérage. Un travail reste à faire sur les biographies de ces innovateurs (innovatrices) (cf. Introduction : un outil d'accès, un homme).

La société actuelle de l'information s'est construite grâce à ces techniques intellectuelles de repérage. Elles sont nées dans le silence des bibliothèques, l'assiduité au travail des intellectuels au sein de leur cabinet, les échanges des savants à travers l'Europe, les ateliers des éditeurs-imprimeurs, les laboratoires des scientifiques, l'enseignement mutuel des artisans, les méthodes nouvelles de la documentation d'entreprise au XIXe et XXe siècles...

Elle a fait son apprentissage dans des lieux différents, voire hétérogènes. Imposer une clôture d'ordre historique à ces lieux serait maladroit. L'histoire de l'accès à l'information ne doit pas être enfermée dans une histoire des savoirs professionnels au moment même où l'IST, grâce à internet, peut irriguer l'ensemble de la société.

Au contraire, il faut prendre en compte ces techniques intellectuelles de repérage de l'information quelle qu'en soit leur provenance pour les travailler dans des contextes nouveaux et variés.

Ces outils de traitement et de repérage ont tout intérêt à sortir de leur écrin. À ce titre, Internet est une formidable ouverture (et un lieu d'expérimentation parfois idéal).

Nous sommes devant une révolution du texte électronique qui «est tout à la fois une révolution de la technique de production et de reproduction des textes, une révolution du support et de la matérialité de l'écrit et une révolution des pratiques de lecture» (R. Chartier, 1996, p.485).

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